Il y a peu, dans un cours de philosophie d’un lycée public standard de la région parisienne, un élève soulève la question du pouvoir des Juifs en France. « Ils contrôlent tout » fut la conclusion consensuelle et tranquille de la classe. Le professeur ne s’était pas permis d’intervenir, liberté d’expression oblige….. Cet épisode est emblématique : les inquiétudes des Juifs de France d’aujourd’hui ne sont pas que des obsessions.

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Il y a quinze ans, une pareille unanimité n’aurait pas existé. C’était avant l’explosion des attaques contre les Juifs dans notre pays, avant que le collectif des « Territoires perdus de la République » mette la plume sur ce « nouvel » antisémitisme, que certains ont refusé d’admettre, et que d’aucuns continuent de nier contre toute évidence.

Il arrive que l’on insiste sur le pouvoir des Juifs par admiration (les savants, artistes et intellectuels….), ou par désir d’imitation : le cas est rare, et les Chinois en sont probablement un exemple. Mais ces remarques sont en général portées par le ressentiment (c’est à cause du pouvoir des Juifs que je ne peux pas obtenir ce que je mérite…) et sont un mode d’expression majeur de l’antisémitisme de notre époque.

Ces fantasmes, ceux, parmi bien d’autres, de Fofana et de ses semblables, sont sortis aujourd’hui des dépotoirs de l’extrême droite où on espérait les voir dépérir, et s’étendent jusqu’à des fragments de notre société qu’on pensait mieux immunisés par l’histoire. Rassis, mais survitaminés, ils ont repris du service, vaccinés à l’avance contre toute critique par le prétexte impunissable de la lutte contre le sionisme, viatique universel des haines anti-juives. Ils font le lit de l’épidémie complotiste que la modernité technologique a fait exploser de façon diffuse et virulente.
L’inénarrable Hani Ramadan, venu de Suisse au Congrès de l’UOIF au Bourget y a exposé de façon brutale ce que son frère Tariq susurre en filigranes élégants : tout ce qui va mal dans le monde est la faute des Juifs. Après l’article révélateur de Michèle Tribalat, il n’y a guère eu d’indignations.
Comment conduire la lutte vitale contre ces stéréotypes antisémites ?

Le film d’Alexandre Arcady sur la mort de Ilan Halimi, construit à partir du livre d’entretiens d’Emilie Frèche avec Ruth Halimi, est exemplaire. Qualité du scénario et de la prise de vue, jeu des acteurs, analyse incisive des personnalités, vérité historique et émotion profonde, venant d’une empathie avec les victimes, Ilan et sa famille, sans jamais recourir à un quelconque pathos larmoyant.
Ce film devrait être un outil pédagogique de premier ordre. Beaucoup aura été fait pour qu’il ne le devienne pas.
D’abord les difficultés de financement : il n’a reçu aucun soutien de la télévision publique qui aurait dû en être le sponsor naturel. Oui, je sais, France Télévision diffuse des films sur la Shoah bien que le public commence à se lasser. Mais la loi d’airain de l’Audimat prédomine et le film de Arcady n’était pas suffisamment « banquable », d’où d’ailleurs une diffusion limitée.

Est-ce la seule considération ? Le film génère des hostilités. Il prend le parti des victimes et ne ménage pas les coupables, notamment Fofana (coup de chapeau à l’acteur qui joue ce rôle ingrat). Or la règle bien pensante est d’essayer de comprendre ces derniers; ne pas le faire c’est risquer de stigmatiser des communautés innocentes….
Et puis, ce film sur la mort d’un Juif, pourquoi intéresserait-il d’autres que les Juifs, qui ne sont pas bien nombreux dans notre pays ? D’ailleurs n’étaient pas presque seuls, à la manifestation qui a suivi l’assassinat ?
Et enfin, chez les haineux authentiques et auto-satisfaits, dont Aymeric Caron est un exemple caricatural, tout plutôt que de soutenir un film qui donnerait un visage humain à ces sionistes que sont la famille d’Ilan Halimi et leurs amis….
Et ainsi, la triade habituelle : complaisance droit de l’hommiste, cynisme bonifaciste et haine antisioniste s’ingénie à envoyer le film aux oubliettes.
Mais bien des Juifs eux-mêmes n’ont pas été le voir et c’est choquant. Ils connaissaient l’histoire, ils ne supportent pas la violence (très limitée pourtant) et préfèrent se détendre au cinéma. Et puis, c’est « aux autres » de voir ce film.
Ils ont tort : il faut garder le film à l’affiche pour l’aider dans son rôle d’alerte et de prévention: c’est une obligation militante et civique à la fois, le geste le plus utile à faire aujourd’hui pour dire qu’on ne se résigne pas à l’antisémitisme en France.

Et c’est aussi une belle leçon de cinéma…..

Richard PRASQUIER

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