Toute ma génération a vibré à la vue des trois parachutistes photographiés par David Rubinger,  les yeux écarquillés devant ce mur du Temple qu’ils venaient de conquérir. Une émotion extrême, comme un surgissement de la transcendance dans la direction vers laquelle les Juifs priaient depuis deux mille ans.
Les premiers musulmans ont eux aussi prié dans la même direction, la qibla. C’était à Médine, – à l’époque Yathrib – une ville fondée par des Juifs dont certains, dit-on, avaient fui Jérusalem en ruines. Mahomet, qui appréciait leur rigueur monothéiste, pria comme eux en direction du Temple de Jérusalem. Mais les Juifs ne se convertirent pas;  il déplaça alors la direction de la prière de Jérusalem vers La Mecque. Vue de Paris, la différence est minime, vue de Médine, elle fait 180°. Du Nord vers le Sud ; Mahomet tourne littéralement le dos aux prières juives. Le sort des tribus juives de Médine sera terrible, notamment les Quraiza dont les hommes seront exterminés, acte inouï même au regard des rudes traditions locales. C’est aussi l’époque des violents versets médinois, celle où le dirigeant religieux devient un impitoyable chef de razzia et où l’Islam devient une totalité englobant politique, juridique, social, religieux et militaire…..
En 636, douze ans plus tard, le calife Omar entre à Jérusalem et autorise les Juifs à y habiter et y prier, ce qui leur avait été interdit depuis  la révolte de Bar Kochba, à la brève exception – 15 ans environ sur 500 – du règne de Julien l’Apostat et des années d’occupation perse. Interdiction reprise d’ailleurs, sans susciter de protestations, entre 1948 et 1967. Depuis juin 1967, les Juifs ne disent plus Mur des Lamentations, mais  Kotel.

L’Islam  au cours de son histoire a vu apparaître de nombreux clivages, et certains musulmans sont considérés par d’autres comme hérétiques. Mais, qu’ils soient sunnites, chiites, ibadites, soufis, panarabistes, wahhabites, socialistes, alaouites, réformistes ou salafistes, les musulmans restent le peuple de la qibla: ceux qui peuvent prier ensemble dans la direction de la Kaaba à La Mecque. Dans une culture qui valorise si fort le sens de la communauté, l’oumma, ce point est capital. Ceux qui pensent que les ruptures actuelles sont ontologiques ont tort : elles sont contingentes. Le soutien le plus puissant du Hamas est aujourd’hui l’Iran, Khomeini était dans sa jeunesse un admirateur du sunnite Hassan el Banna, et c’est par l’intermédiaire de leurs alliés d’alors et de leurs ennemis d’aujourd’hui, les Frères Musulmans, que les Saoudiens ont déversé sur le monde leur catastrophique propagande à partir de la Ligue Islamique mondiale. La brutale mise au ban du Qatar ne signifie pas que les saoudiens sont devenus les alliés fiables d’Israël. Elle accélère une certaine reconfiguration politique, regroupant désormais l’Iran et ses affidés, la Turquie et le Qatar dans une inquiétante alliance, mais ne bouleverse pas les fondamentaux. Malheureusement, la détestation d’Israël reste pour le peuple de la qibla un rite identitaire collectif fort : on sait comme il a contaminé les instances internationales.

Au début de la Guerre des Six Jours, les Israéliens ont demandé au roi Hussein de Jordanie de ne pas intervenir. A plusieurs reprises, ils l’avaient dans le passé sauvé de ses ennemis nassériens. C’est pourtant Nasser que Hussein a écouté quand il lança contre Israël son attaque désastreuse. La crainte que son inaction le rejette de la communauté de la qibla a beaucoup pesé dans son choix.

C’est dire notre admiration pour ceux en Islam qui osent enfreindre le consensus anti-israélien et acceptent risques et solitude. Mais il ne s’agit encore que d’individualités. Il faut être prudents devant les « nouvelles perspectives »: les Israéliens ont appris à ne pas lâcher la proie pour l’ombre.

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