Trois générations différentes l’ont appelé Pierrot. Le diminutif a résisté à tout, au totem d’usage chez les Eclaireurs comme, plus tard, à la cravate de commandeur de la Légion d’Honneur, et à l’âge qui passait. Pierre Kauffmann a donné au nom du personnage lunaire de la Comedia dell’Arte une inattendue noblesse. Employé par les plus hauts responsables de l’administration ou par les plus jeunes des membres du SPCJ qui auraient pu être ses arrière petits-enfants, avec une combinaison de familiarité et de respect, le surnom de Pierrot définissait son porteur : la simplicité était sa marque inimitable, lui donner du « Monsieur » eût été incongru, l’admiration que tous lui portaient était dans leur cœur et non dans des formules de politesse.

Quelle constance dans cette vie! Courage physique, lucidité, engagement communautaire, fierté d’être juif et patriotisme républicain, Pierre Kauffmann a relevé avec honneur tous les défis notre histoire.

Sa génération, c’est celle de ceux qui ont eu vingt ans en 1940 et sont sans fanfare devenus des héros. Responsable d’une maison d’enfants à Lautrec dans le Tarn, alternant formation, réflexions sur la sécurité, fabrication de faux papiers et établissement de liens la résistance et avec l’administration, notamment la gendarmerie, il est de ceux qui comprennent dès la fin 42 que ces maisons peuvent devenir des souricières (comme le devint Izieu) et qu’il fallait détruire le travail auquel il s’est consacré afin de disperser les enfants plus en sécurité : toute la logistique nécessaire pour trouver des fermes d’accueil, les surveiller, payer les frais de garde, envoyer les plus âgés dans les maquis…Dans ces maquis de Larroque ou de Vabres, Pierrot terminera la guerre, auprès du commandant Dunoyer de Segonzac sous les ordres duquel combattait la légendaire compagnie Marc Haguenau dont tous les membres étaient Juifs. Lucien Lazare, l’historien des Justes, qui en fit partie aussi, a écrit ce moment inouï où chaque soldat de la compagnie, commandée par le légendaire Robert Gamzon, alias Castor, s’était présenté aux allemands stupéfaits qu’ils avaient fait prisonniers près de Castres : « Ich bin Jude… ».

Après la guerre, il est de ceux qui reconstruisent le judaïsme français : direction de maison d’enfants, puis aide aux Juifs d’Afrique du Nord, tâche dont cet alsacien avait vite compris l’importance essentielle pour organiser une communauté nouvelle.

Il est en mai 1967 la cheville ouvrière du Comité de Coordination des Organisations juives de France, créé à l’initiative d’un autre immense et discret serviteur de la communauté juive, Claude Kelman. Ce comité, né de la fièvre et l’angoisse qui ont précédé la guerre des Six jours, entrainera une restructuration de la communauté juive avec le renforcement du rôle du CRIF jusque-là insuffisamment représentatif, et une fusion de la collecte pour la France, organisée par le Fonds Social avec la collecte pour Israël faite par le Keren Hayessod : cette union, malheureusement rompue cette année, s’est incarnée dans le nom de « Appel Unifié Juif de France ».

Devenu Directeur Général du CRIF, Pierrot s’investira dans les combats de la décennie 70 en faveur des « refuzniks » d’URSS, héros aux mains nues de la liberté dans un régime totalitaire encore impitoyable. Le récit de cette époque reste à faire.

En octobre 1980, il comprend le premier que l’attentat contre la synagogue Copernic préfigure une nouvelle époque où de nouveau les Juifs devront se protéger : il est à l’origine de la création du Service de Protection de la Communauté juive.

Depuis lors, Pierrot était devenu le père spirituel de centaines de jeunes militants auxquels il avait insufflé son éthique exigeante associant professionnalisme technique, fermeté intellectuelle et contrôle de soi. Nul doute que leur présence nombreuse à son enterrement montrera ce qu’ils lui doivent. Je ne connais pas d’autre homme qui ait su rester si proche de personnes de générations si diverses…..

En ce qui me concerne, Pierrot était certes le sage qu’on allait consulter dans les moments difficiles, mais il était plus que cela : il était une boussole morale, celle de ces guides d’une autre époque, qui, taillés à la serpe par leur combat contre le monstre nazi et ses collaborateurs, avaient toujours servi la communauté juive sans jamais penser s’en servir.

A son épouse Claude, qui l’a admirablement accompagné ces dernières années alors que les infirmités physiques s’accumulaient sur Pierrot sans lui retirer une once de lucidité, ainsi qu’à toute sa famille, je voudrais dire mon profond respect.

Pierre Kauffmann était un grand homme.

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